PORTRAIT

QUATRA

« TOUTES LES DÉCISIONS IMPORTANTES SE PRENNENT À TROIS »

L’entreprise familiale Quatra a vu le jour il y a 11 ans, à Lokeren. Avec ses deux fils, Gerald Van Pollaert collecte un dixième des huiles de friture usagées en Europe. « Mes fils m’ont magnifiquement secondé pour gérer cette croissance fulgurante », explique-t-il.
 FILIP MICHIELS

Quatra est née au début des années 1960. « La société oeuvre aujourd’hui dans une autre niche mais elle est en quelque sorte la prolongation de l’entreprise familiale créée par mon père et deux de mes oncles », se souvient Gerald Van Pollaert, 64 ans. « Nos pères possédaient une fonderie de graisse à Termonde qui transformait les déchets animaux en aliments pour bétail. Ils collectaient aussi de petites quantités de graisse de friture. Après la crise de la dioxine à la fin des années 1990, cette activité a été supprimée. »
En 2005, Gerald et son cousin ont vendu le reste de l’entreprise familiale à Rendac, une société qui collecte et traite les résidus des dépouilles animales. « Je n’y étais pas vraiment favorable, contrairement à mon cousin. Mais il y avait un risque de forte dispersion des actions au transfert de la deuxième à la troisième génération. Et des difficultés étaient effectivement à prévoir. Mes enfants allaient devoir collaborer avec les enfants de mon cousin. Cette situation était-elle gérable ? Avec le recul, cette décision était effectivement la meilleure. »

GERALD, PIET ET
POL VAN POLLAERT

GERALD, PIET ET POL VAN POLLAERT

E. ELLEBOOG

LE VIRUS DE L’ENTREPRENEURIAT

Mais la vie réserve parfois bien des surprises. Quelques années plus tard, le virus de l’entrepreneuriat frappe à nouveau. Début 2009, Gerald rachète avec Piet, son fils aîné (37 ans aujourd’hui), la petite entreprise de Termonde spécialisée dans le traitement des graisses de friture. Son fils cadet Pol (35 ans) les rejoint un an plus tard. « Quatra collecte l’huile de friture usagée de 70.000 clients en Belgique et dans les pays voisins, des friteries et des restaurants pour la plupart », précise Gérald. L’entreprise connaît une expansion telle qu’elle doit déménager dans des installations plus spacieuses à Lokeren. « L’huile y est transformée en matière première pour la production de biodiesel. »
Les deux fils qui connaissaient bien l’entreprise familiale pour y avoir travaillé l’été dans leur jeunesse se lancent dans l’aventure sans trop de difficulté. « Nous étions à la recherche d’un business intéressant. Nous n’avons pas hésité longtemps quand l’opportunité s’est présentée, confie Piet. C’était une modeste entreprise quand nous l’avons rachetée. Nous savions ce qu’elle valait. Mon frère et moi étions alors encore indécis quant à notre parcours professionnel. Je travaillais chez un fabricant de fers à cheval et Pol dans le secteur immobilier. »
« Je me tâtais encore mais Quatra grossissait à vue d’oeil, raconte Pol. Un an plus tard, j’ai finalement tranché. J’ai remisé mon costume deux-pièces pour enfiler un tee-shirt (rires). J’avais trop envie de me lancer comme indépendant. La possibilité de le faire avec mon père et mon frère à mes côtés a fini par me convaincre. »

TROIS COQS DANS UNE SEULE BASSE-COUR...

Quatra compte 270 collaborateurs, plusieurs filiales en France et aux Pays-Bas. « La répartition des tâches s’est faite spontanément, confie Piet. Notre père est CEO, je suis responsable de toutes les activités en France et aux Pays-Bas, y compris des services de collecte et des dépôts. Mon frère Pol dirige notre site de production à Lokeren et gère les services de collecte en Belgique. » Trois coqs dans une seule basse-cour, c’est loin d’être évident. Gerald nuance. « Mes fils jouissent d’une grande autonomie. Bien que je sois le CEO, toutes les décisions importantes se prennent à trois. Et ils agissent à leur guise dans leurs entités. Quant à moi, je m’occupe essentiellement de la stratégie à plus long terme. »
Le comité de direction compte quelques directeurs non familiaux. « Ils connaissent le secteur sur le bout des doigts, précise Gerald Van Pollaert. Ils travaillaient déjà depuis plusieurs années dans notre première entreprise familiale. Nous consultons aussi régulièrement un expert externe sans aucun lieu avec notre secteur mais qui dirige une grande entreprise internationale. Nous faisons appel à lui surtout quand il s’agit de prendre des grandes décisions stratégiques. »
Travailler à trois, cela ne pose-t-il pas problème ? « Honnêtement, pas vraiment, se réjouit Piet. Il n’y a que des avantages. En cas de divergence d’opinion, mon père joue le rôle d’arbitre. En fin de compte, nous prenons toujours les décisions importantes ensemble. Ces discussions constructives constituent un gros avantage. Celui qui est seul aux commandes doit aussi se sentir bien seul face aux difficultés. »

STRATÉGIE « PAPA-MAMAN »

Le grand défi de ces dernières années a été de gérer la rapide croissance de Quatra qui lui a valu le titre de Trends Gazelles Ambassadeur PME 2019 pour la Flandre-Orientale. « Du temps où je gérais l’entreprise avec mon père à Termonde, nous employions une cinquantaine de personnes, se souvient Gerald. Nous sommes près de 300 aujourd’hui. En 10 ans, nous sommes passés d’une petite structure avec deux collaborateurs à un acteur d’envergure internationale. Il a fallu adapter l’organisation, mettre en place une organisation adéquate et recruter les bonnes personnes. J’ai eu la grande chance d’être secondé par mes deux fils pour gérer cette croissance fulgurante. Sans eux, elle n’aurait pas été aussi spectaculaire, c’est certain. »
Le trio veille également à ce que les collaborateurs sachent à qui s’adresser en cas de problème, et qui est le patron. « Il ne faudrait pas que le personnel développe une stratégie ‘papa-maman’ vis-à-vis de la direction familiale, poursuit Gerald. Comme s’adresser à Pol puis à Piet pour obtenir la réponse souhaitée. Ou pire encore, nous dresser l’un contre l’autre. »
Quatra se prépare, une fois de plus, à transférer ses activités vers un site beaucoup plus grand à quelques kilomètres. « Nous sommes à la recherche de collaborateurs pour renforcer notre équipe de direction, explique le CEO. Impossible de gérer tous les domaines d’activité d’une entreprise aussi importante avec trois personnes. Il faut assurer l’opérationnel. Je m’occupe principalement des acquisitions et de la construction de la nouvelle usine qui devrait entre en activité en fin d’année. »
Après avoir gravi un à un quasi tous les échelons de l’entreprise, les fils Van Pollaert sont conscients de la nécessité de déléguer. « Un collaborateur à qui on accorde un certain pouvoir décisionnel devient plus performant, assure Piet. Il doit pouvoir participer, lui aussi, à la prise de décisions importantes. Cela demande du temps. »

LA FAMILLE AVANT TOUT

Gerald voit plus loin encore. Car il réfléchit à sa succession. « Il n’y a pas d’autres frères et soeurs, ce qui simplifie les choses. Je possède la majorité des actions. Le partage entre mes deux fils ne devrait pas poser de problème. La passation de pouvoir s’effectuera en plusieurs étapes mais une réflexion préalable s’impose. J’aimerais, passé 65 ans, continuer à jouer ce rôle d’arbitre et de caisse de résonance, selon des modalités à fixer dès aujourd’hui. »
« Malgré la grande différence d’âge, notre père partage presque toujours notre vision des choses, se réjouit Pol. Dans de nombreuses entreprises familiales, le patriarche devient souvent un frein en matière d’acquisitions et d’innovations. Quand nous parlons croissance et acquisition, il nous soutient à 100%. »
Ainsi par exemple, Quatra a racheté l’an dernier un gros concurrent aux Pays-Bas, qui appartenait depuis quelques années à un fonds d’investissement. « Une entreprise autrefois familiale, précise Piet. Le personnel était heureux de réintégrer une société comme la nôtre. Nous réintroduisons peu à peu de cette culture d’entreprise familiale très spécifique. De ce fait, le personnel se sent plus proche de la direction et donc plus motivé. » •

« J’AIMERAIS, PASSÉ 65 ANS, CONTINUER À JOUER UN RÔLE D’ARBITRE ET DE CAISSE DE RÉSONANCE, SELON DES MODALITÉS À FIXER DÈS AUJOURD’HUI. » GERALD VAN POLLAERT, CEO