DOSSIER

MÉGAPOLES, CAPITALES, VILLES MOYENNES ET COMMUNES RURALES... TOUTES PLUS « SMART »

Ne dites plus « smart city  », mais « territoire intelligent  »

Smart city

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Boostées par les nouvelles technologies, mégapoles, capitales, villes et territoires sautent dans le train des « smart cities ». A Bruxelles et en Wallonie aussi. Il semblait donc intéressant d’y faire une halte. Avec plusieurs mots-clés dans notre moteur de recherche : « smart région », « smart governance », « participation citoyenne », « open data » et « smart village ». BASTIEN PECHON

Portées par la digitalisation des différents secteurs et par l’accélération de l’Internet mobile, les grandes capitales européen - nes et mondiales ambitionnent de devenir des smart cities, «  des villes intelligentes  ».

«  Il y a autant de définitions que de personnes qui vont vous en parler  », explique Nicolas Installé, directeur du centre FuturoCité. Il semble cependant acquis que ces villes peuvent être caractérisées par un mot-clé commun : technologies. En Belgique, les acteurs du secteur s’accordent plutôt à rajouter «  individus  » et «  institutions  » à cette définition. «  Une smart city est une ville qui utilise les nouvelles technologies pour améliorer la qualité des services offerts aux citoyens, réduire ses coûts et améliorer son fonctionnement, impliquer davantage les habitants pour cocréer des projets innovants, et redéployer économiquement son territoire  », poursuit Nicolas Installé. Le citoyen. Un mot-clé qui revient en effet régulièrement dans la bouche de nos interlocuteurs tout au long de cette enquête, y compris dans la voix de Jean-Christophe Peterkenne, directeur stratégie et développement à la ville de Liège : «  Une smart city n’est pas une ville déshumanisée, avec des capteurs partout  ». La Région de Bruxelles-Capitale et la Région wallonne ont, elles aussi, pris le train des smart cities depuis 2014-2015

#SmartRegion

Il est difficile de situer avec précision le début de cette vague de développement de smart cities. On peut néanmoins retenir l’année 2008 comme principal repère. Cette année-là, le nombre d’objets connectés à Internet dépasse le nombre d’êtres humains. Et la firme américaine Apple n’est pas étrangère à ce phénomène. Présenté en janvier 2007, commercialisé quelques mois plus tard, le premier iPhone marque un basculement vers l’Internet mobile. Depuis, de plus en plus d’objets se connectent chaque jour au Web. Ils devraient être 35 milliards en 2030.

L’année 2008 marque aussi un tournant démographique. Plus de la moitié de l’espèce humaine vit désormais en ville. Les grandes capitales deviennent ainsi des acteurs clés en termes d’emploi, d’énergie, de lutte contre le changement climatique, etc. En Région wallonne, les acteurs du secteur veulent garder cette échelle à l’esprit. «  La Wallonie, c’est une grande métropole  », lance Isabelle Rawart, smart territory advisor auprès de l’Agence du numérique (AdN).

En Région wallonne, cette vague d’initiatives en faveur des smart cities prend racine en octobre et en novembre 2015 à l’occasion d’une visite en France organisée par l’Agence wallonne à l’exportation (Awex) et Wallonie-Bruxelles International. Des élus wallons se rendent alors dans plusieurs villes françaises telles que Strasbourg, Issy-les-Moulineaux, Bordeaux et Nantes, des modèles en matière de villes intelligentes. Inspirés par ces smart cities françaises, les responsables de plusieurs villes et communes, ainsi que les experts et acteurs concernés se mettent autour de la table début 2016 pour travailler peu à peu au développement d’une smart région. Animé par Isabelle Rawart, ce comité de gouvernance rassemble aujourd’hui une trentaine de communes et de centres d’expertise et universitaires comme, notamment, le FuturoCité, le Smart City Institute, et l’Eurometropolitan e-Campus.

Ces centres forment, en autres, les smart city managers qui coordonneront les projets dans leur commune. Ces acteurs se réunissent mensuellement pour échanger à propos des smart cities afin de mutualiser les compétences et répliquer les projets en la matière. Des entreprises et des start-up les rejoignent, ponctuellement, en fonction de l’ordre du jour de la réunion. Ce groupe de travail a d’ailleurs mis sur pied une market place où les projets des communes rencontrent l’offre de prestataires privés. Cette market place prend d’abord forme lors de ces réunions mensuelles ouvertes aux entreprises privées, mais également lors du salon annuel Smart City Wallonia, programmé au mois de septembre. Dans cette optique de coordination et de mutualisation, un grand appel à projets – rassemblant une partie des projets des communes autour de la table – devrait être lancé après les élections communales, à la fin de cette année.

A Bruxelles, un livre blanc est publié en 2014 par le Centre informatique de la Région bruxelloise (CIRB). Il détermine les principaux chantiers à mener durant la législature comme, par exemple, la mise en place d’une plateforme d’échanges d’images du trafic automobile, du port de Bruxelles, ou de vidéoprotection de la police et de la Stib. Il n’existe cependant pas encore un tel groupe de travail, comme c’est le cas en Wallonie. «  Nous sommes en train de mettre en place un smart city office  », précise cependant Céline Vanderborght, smart city manager pour la Région bruxelloise au sein du CIRB. Ce smart city office devrait voir le jour après l’été.

Smart city Guide Pratique

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Gouvernance intelligente

Un des premiers enjeux auxquels les villes et les communes sont confrontées est d’abord l’amélioration de leur gouvernance. Cette smart governance est d’abord un enjeu pour le fonctionnement des administrations elles-mêmes.

A Namur, par exemple, une application d’occupation du domaine public est utilisée par les différents services de la ville. Les travaux de voirie, les activités sportives ou culturelles, les places de parking réquisitionnées pour les déménagements, etc., sont ainsi référencés. «  Tout ce qui, à un moment donné, va utiliser la voie publique, est cartographié en temps réel. Ce qui permet des programmations beaucoup plus efficaces  », explique Nicolas Himmer, smart city manager de la capitale wallonne. Auparavant structurés en silos, les différents services fonctionnent aujourd’hui davantage de manière transversale. Interconnectés. Ce logiciel qui modifie l’organisation du travail au sein de l’administration est utilisé pour l’instant en interne, mais il devrait s’ouvrir peu à peu aux habitants. «  Une fois que le citoyen aura accès au système, il aura tout le suivi administratif du dossier ainsi que les formulaires en ligne  », poursuit Nicolas Himmer. Cette digitalisation des services pour les citoyens n’est cependant pas un phénomène nouveau. Grâce à la carte d’identité électronique, il est déjà possible d’accéder à certains services. Les e-guichets devraient cependant se multiplier.

Participation citoyenne

Cette gouvernance smart se traduit aussi par davantage d’implication des citoyens dans les projets de leur commune. De plus en plus de plateformes de participation voient ainsi le jour un peu partout. Et notamment à Arlon, où une plateforme a été lancée en décembre dernier grâce à la startup flamande CitizenLab. Les habitants peuvent ainsi donner leur avis sur le mode de paiement des repas scolaires, envoyer des suggestions culturelles pour le Palais (l’ancien palais de justice) ou poster tout autre idée ou projet pour améliorer leur ville. En Région bruxelloise, Woluwe-Saint- Pierre a lancé une plateforme similaire en octobre dernier grâce à la start-up franco-belge Fluicity, une des concurrentes de CitizenLab.

CETTE GOUVERNANCE SMART SE TRADUIT PAR DAVANTAGE D’IMPLICATION DES CITOYENS DANS LES PROJETS DE LEUR COMMUNNE.

A Liège, en 2017, la plateforme Reinventonsliege.be a rassemblé 983 projets et 95.000 votes en quelques semaines. Ils se sont traduits par 77 «  actions prioritaires  », comme la création d’un marché couvert pour les producteurs locaux, de casiers solidaires pour les sans-abri, ou d’une voie piétonne et cyclable supplémentaire le long de la Meuse. Mais en réalité, la participation des citoyens au développement de leur ville n’est pas un phénomène nouveau dans la Cité ardente. Elle a lieu depuis 2003 à propos du projet de ville, prédécesseur de «  Réinventons Liège  ». A cette époque, les propositions arrivaient uniquement en format papier. «  Puis progressivement, les formulaires en ligne et en papier se sont télescopés  », raconte Jean-Christophe Peterkenne, directeur stratégie et développement à la ville de Liège. Cette participation 2.0 a permis de rajeunir le public, de toucher des personnes qui n’auraient peut-être pas participé à ce type de consultation avec des formulaires en papier.

A Namur, la commune développe également une telle plateforme de participation citoyenne en collaboration avec la société anversoise Createlli, pour un premier projet culturel qui vise à réaliser des fresques dans plusieurs endroits de la ville. Cette plateforme devrait être mise en ligne, au plus tard, au mois de septembre. D’autres projets multidisciplinaires seront ensuite proposés en fonction de ce premier retour d’expérience. Pour Nicolas Himmer, un site web ne fait pas tout. Cela reste un des outils dont la commune dispose pour impliquer davantage ses citoyens, au même titre que les réunions de quartier, les rencontres, les conférences, etc.

Les citoyens peuvent également être une bonne source d’informations pour la commune. Des plateformes comme BetterStreet ou Fix My Street illustrent bien cette seconde approche de participation citoyenne. Les internautes peuvent ainsi signaler un nid de poule, un dépôt clandestin, un panneau de signalisation cassé, du mobilier urbain dégradé, etc., en publiant un message sur ces plateformes. Les agents communaux sont ainsi directement informés et peuvent prendre les mesures qui s’imposent afin de rendre à nouveau l’espace public propre et fonctionnel.

Open data

Dans cette dynamique de villes intelligentes, les données sont primordiales. Transposant une directive européenne, la Région Wallonne et la Fédération Wallonie-Bruxelles ont voté en juillet 2017 un décret sur l’ouverture des données numériques du secteur public. Ce décret conjoint est entré en vigueur en septembre dernier. Cependant, une grande partie des données des administrations étaient déjà publiques avant l’adoption de ce décret et disponibles sur demande. «  Le fait de les mettre en open data est juste une manière proactive de donner ces informations  », explique François Laureys, gestionnaire de projets au Bureau économique de la Province de Namur (BEP). Pour ce faire, des plateformes ont vu le jour pour référencer ces données. Pour la Province de Namur, le BEP développe une plateforme pour, dans un premier temps, ouvrir ses propres données, notamment ses informations financières comme le budget. Ensuite, le bureau économique proposera aux communes intéressées de développer une plateforme similaire pour leurs données. «  Par exemple, les gens se plaignent beaucoup de l’état des routes. Il serait donc intéressant de publier ce que cela coûte à une commune d’entretenir ses infrastructures, ce qui est planifié dans les prochaines années, etc.  », explique François Laureys. Publier ce type de données permet non seulement aux habitants de prendre conscience des budgets et des projets possibles, mais améliore aussi la transparence des institutions, ternie par les récents scandales comme celui de Publifin.

François Laureys

« IL SERAIT INTÉRESSANT DE PUBLIER CE QUE CELA COÛTE À UNE COMMUNE D’ENTRETENIR SES INFRASTRUCTURES, CE QUI EST PLANIFIÉ, ETC. »

François Laureys (Province de Namur)

A Namur, une série de capteurs intelligents vont être disposés le long des grands axes pour analyser le trafic et la qualité de l’air. Ces informations seront ensuite diffusées sur des panneaux d’affichage pour réorienter la circulation ou inciter les automobilistes à laisser leur voiture dans un parking de dissuasion et d’opter pour les transports en commun. Objectif : désengorger le centre-ville et lutter contre les pics de pollution. A terme, une partie de ces données seront disponibles en open data, ce qui permettra aux startup et aux entreprises de les intégrer pour développer de nouveaux services. C’est le second intérêt de cette ouverture des données numériques publiques : devenir un filon propice à l’innovation. Au niveau de la Région wallonne, le portail opendata. digitalwallonia.be référence déjà une série de données, comme la liste des sites équipés en wifi à Mons, les itinéraires de RAVeL et de Véloroutes en Wallonie, les comptes budgétaires de la commune de Wasseiges, etc. Une plateforme similaire existe aussi en Région bruxelloise : opendatastore.brussels

Villages intelligents

En parcourant l’écosystème wallon et bruxellois, il est frappant de constater que le terme smart city n’est peut-être pas le plus approprié. Il fait davantage référence à de grandes métropoles comme New York, à des capitales comme Bruxelles, ou à des villes de taille moyenne comme Namur ou Liège.

Cependant, de plus petites villes sont aussi montées dans le train des smart cities. Voire en sont précurseures. C’est notamment le cas de Marcheen- Famenne. En 1997, la commune lance une expérience pilote en créant un des premiers espaces publics numériques – le Centre de support télématique – pour expliquer ce qu’est Internet. «  Cette expérience pilote devait durer six mois  », se souvient Ana Aguirre, responsable du Centre. Aujourd’hui, cet espace existe toujours et donne, par exemple, des formations en informatique pour les demandeurs d’emploi. La commune décide de poursuivre ses investissements dans le numérique en installant notamment un intranet entre les services de la ville au début des années 2000, en se dotant d’un community manager pour gérer ses réseaux sociaux, et va jusqu’à développer aujourd’hui l’E-square, un espace de coworking et un fab lab (un laboratoire de fabrication) doté d’une imprimante 3D.

Jusqu’aux communes rurales, qui n’échappent pas à cette vague des smart cities... Pour les accompagner, les intercommunales semblent être le niveau de pouvoir adéquat. A l’image du BEP ou d’Idelux-AIVE, elles développent une série de services smart city adaptés à ces petites communes qui ont des spécificités très différentes par rapport aux grandes villes. Une de ces spécificités a toute son importance, spécialement en province de Luxembourg. «  Nous avons un déficit de connectivité, explique Benoît Muller, chef de projets smart city chez Idelux. Il y a encore beaucoup de communes qui sont en zone blanche ou grise, où la connectivité 3G/4G est encore absente.  » Ces communes ont néanmoins des enjeux semblables aux grandes villes, comme mieux gérer la consommation énergétique de leurs bâtiments en plaçant des capteurs intelligents, ou améliorer la mobilité de leurs habitants. Même si, en pratique, les problèmes ne sont pas les mêmes. «  En zone rurale, la culture de la mobilité est tout autre, nuance Benoît Muller. Les habitants vont plutôt être bloqués chez eux car l’offre n’est pas assez présente.  » Cela implique donc de trouver des solutions en fonction de ces besoins en ayant recours, si nécessaire, aux nouvelles technologies.

EN PARCOURANT L’ÉCOSYSTÈME WALLON ET BRUXELLOIS, IL EST FRAPPANT DE CONSTATER QUE LE TERME «  SMART CITY  » N’EST PEUT-ÊTRE PAS LE PLUS APPROPRIÉ.

Benoît Muller

« IL Y A ENCORE BEAUCOUP DE COMMUNES QUI SONT EN ZONE BLANCHE OU GRISE. »

Benoît Muller (Idelux)

Car, après tout, les territoires n’ont pas attendu l’arrivée d’Internet pour être plus intelligents. «  Pour moi, lance Pierre Labalue, CEO de Letsgocity, une start-up qui développe le portail multiservices Wallonie en poche, Rome était une smart city. Elle avait ses aqueducs. Elle était à la pointe.  »

SMART CITY : LE GUIDE PRATIQUE

Rédigé par le Smart City Institute, ce guide est principalement destiné aux villes et communes qui souhaitent développer une stratégie smart city sur leur territoire. Il propose de construire cette stratégie en suivant 15 étapes structurées en quatre phases : les prérequis essentiels, la planification stratégi que, la mise en oeuvre de la stratégie et le monitoring. Téléchargeable gratuitement sur www.guidesmartcity.be.