DOSSIER

C’ÉTAIT LA RÉPONSE WALLONNE À LA CRISE BANCAIRE

La Caisse wallonne ferme sur une perte de plus de 8 millions

Elle avait été lancée il y a 10 ans avec un emprunt obligataire qui échoit en juin prochain. Elle a joué un rôle de précurseur dans les appels à l’épargne citoyenne.   CHRISTOPHE DE CAEVEL

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Fin 2008, les banques vacillaient et le gouvernement wallon annonçait fièrement « sa » réponse à l’effondrement du système financier : la création de la Caisse d’investissement de Wallonie (CIW) et le lancement d’un emprunt obligataire pour la financer. « Cet appel à l’épargne des citoyens fut un vrai succès, se souvient Sébastien Durieux, président du comité de direction de la CIW. Nos deux grands objectifs étaient en phase avec les attentes. D’une part, les ménages craignant pour leur épargne avec la crise bancaire, il fallait un produit qui leur rende confiance. D’autre part, beaucoup voulaient aussi que leur épargne reste en Wallonie et finance des entreprises locales. » Vous ajoutez à cela un taux d’intérêt garanti de 4,6% et un avantage fiscal pendant les quatre premières années et vous comprenez pourquoi plus de 12.500 personnes avaient souscrit pour un montant total de 81,6 millions d’euros.
C’est à ce moment-là que les problèmes ont commencé. L’initiative publique n’a pas enchanté le monde bancaire et une institution a introduit une plainte auprès de la Commission européenne pour discrimination parce que la CIW pouvait se prévaloir de la garantie de la Région. Le modèle a finalement été validé par l’Europe, à condition de respecter les taux de marché (ce qui avait toujours été l’intention) et d’intervenir uniquement en prêts, jamais en capital. Le régulateur belge (à l’époque la FSMA) s’est aussi impliqué dans l’histoire. La Caisse n’est pas une banque, a-t-il tranché, et il n’est donc pas question qu’elle prête directement de l’argent aux entreprises. « Nous n’avons dès lors pu intervenir qu’en partenariat avec un autre organisme, explique Sébastien Durieux. Dans les contrats de crédit, le nom de la CIW n’apparaissait pas, les entreprises ignoraient même souvent notre présence. »

Déboires grecs

Ces discussions juridiques ont duré environ un an et demi. Cela signifie 18 mois sans prêts – et donc sans recettes – pour une institution qui devait néanmoins payer les premiers intérêts à ses obligataires. Les gestionnaires ont alors décidé de ne pas laisser les 81,6 millions dormir sur le compte de la Caisse et d’en placer les trois quarts en obligations d’Etat. En OLO pour l’essentiel, mais aussi en emprunts irlandais et grecs dans l’espoir d’un meilleur rendement. On connaît la suite : la Grèce a fait défaut et la CIW a perdu 5 millions d’euros dans l’aventure. Ce n’est pas glorieux mais, convenons-en, bien d’autres institutions, notamment des assureurs, ont commis la même erreur…
Heureusement, entretemps, la machine a pu être lancée. En partenariat avec la SRIW, Sofinex (filiale SRIW-Awex), Triodos et Belfius, la Caisse d’investissement de Wallonie a prêté de l’argent à quelque 450 PME wallonnes. L’essentiel provenait du travail avec Belfius, via un fonds dans lequel les deux sociétés ont injecté chacune 35 millions d’euros. On soulignera le paradoxe de voir un organisme, créé en réaction à une déglingue bancaire dont Dexia fut le cas belge le plus dramatique, finalement trouver son utilité grâce à Belfius…
Mais il était écrit que la vie de la CIW ne serait jamais tranquille. Pendant qu’elle négociait avec les autorités européennes et régulatoires pour recevoir les autorisations nécessaires, les taux d’intérêt ont chuté. Or, elle avait promis – garantie wallonne à l’appui – un retour de 4,6% aux souscripteurs. « Arriver à générer un rendement équivalent avec nos prêts, ce fut vraiment très challenging, concède Sébastien Durieux.
Sur la fin, nous sommes parvenus à couvrir les 4,6%. Le taux moyen sur l’ensemble du portefeuille doit osciller entre 4,45 et 4,5%. Et comme nous ne pouvions pas intervenir en capital, nous ne pouvions pas miser sur la plus-value d’un bel exit. » Finalement, la CIW s’en sort honorablement puisque, sur le dernier exercice, elle dégage un boni de 800.000 euros. Il faut dire que ses frais sont comprimés au maximum : le personnel provient de la SRIW et aucun administrateur n’a droit aux jetons de présence !

SEBASTIEN DURIEUX

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SÉBASTIEN DURIEUX,
PRÉSIDENT DU COMITÉ DE DIRECTION DE LA CIW

«Il y a 10 ans, l’idée d’un financement citoyen pour des projets économiques locaux pouvait apparaître comme novatrice.»

Pas de perte pour les obligataires !

Cette année, la Caisse va devoir rembourser les obligataires. Elle assure en avoir les moyens, les conventions de partenariats avec les coprêteurs prévoyant la mise à disposition des montants, même pour les prêts en cours. Parmi ces prêts, il y a forcément eu certains sinistres. Ils grèvent le bilan de 2,5 millions (3% des 81,6 millions levés), soit une sinistralité dans la fourchette basse des résultats des autres organismes publics de crédit aux entreprises. Les rentrées sur les prêts ont compensé cela. Mais il faut prendre en compte les pertes sur l’emprunt grec, les frais de tenue du registre des obligataires par Euroclear (1 million sur 10 ans), les commissions bancaires pour le placement de l’emprunt (1,5 million) et les honoraires des avocats, réviseurs et autres consultants (2,5 millions sur 10 ans). D’où une perte cumulée de 8 à 9 millions d’euros, en fonction de la sinistralité des dossiers de prêts en cours.
Lors du lancement de la Caisse, la Région avait injecté 20 millions d’euros. Elle n’en récupèrera donc, au mieux, que 12. Cet argent ne sera pas reversé au budget général mais bien à la SRIW, pour alimenter de nouveaux prêts aux entreprises. Un échec ? L’appréciation mérite d’être relativisée au regard de l’initiative équivalente prise par le gouvernement flamand et qui avait inspiré la Wallonie : le fonds Arkimedes. Celui-ci a en effet soldé ses comptes l’an dernier avec un passif de… 45 millions d’euros, à charge des autorités régionales. Celles-ci avaient garanti 90% du prix des actions, dont la valeur a chuté de 250 à 72,18 euros. Un sacré trou à combler pour le budget régional et une perte de 10% pour les actionnaires. Les obligataires ont, eux, été intégralement remboursés, comme en Wallonie. Le fonds Arkimedes avait levé 75 millions d’euros en actions et 35 millions en obligations.
Comparativement, la Caisse wallonne ne s’en sort donc pas trop mal. La question fondamentale n’est toutefois pas celle du coût direct mais bien de l’impact économique de cet outil. Il a contribué à financer 450 PME wallonnes, parfois avec de très petits montants. Vu la faible sinistralité, on peut dire que ces prêts furent utiles. Sébastien Durieux convient toutefois que, même sans la CIW, les pouvoirs publics auraient accordé la plupart de ces prêts via la SRIW ou un invest. « Cela a cependant permis de diversifier les risques des outils financiers et d’apporter une enveloppe additionnelle non négligeable », précise-t-il.

LE CLIN D’OEIL DE PIERRE-YVES JEHOLET

L’histoire politique permet parfois d’amusants clins d’oeil. Pierre-Yves Jeholet (MR) fut l’opposant le plus virulent d’une Caisse d’investissement de la Wallonie qu’il a tour à tour qualifiée de «bidule», de «machine à perdre de l’argent» ou de «gadget électoraliste». Et c’est lui qui, devenu ministre de l’Economie, doit maintenant décréter la disparition de cet organisme au terme des 10 années de l’emprunt obligataire. «On ne se réjouit évidemment jamais d’un échec avec de l’argent public, nous confie-t-il. Mais bon, qu’on ne me demande pas de pleurer non plus.» Il a quand même un peu l’impression d’avoir eu raison dès le départ et de ne pas avoir été écouté. «Les gouvernements précédents ont agi dans la précipitation et par dogmatisme, dit-il. Il existe suffisamment - et même trop - d’outils économiques publics en Wallonie. Pourquoi avoir absolument voulu en créer un de plus ? Pourquoi ne pas avoir pris le temps de bien réfléchir au véhicule le mieux approprié ?»
Car qu’on ne s’y trompe pas, Pierre-Yves Jeholet appuie a priori l’idée de mobiliser l’épargne des Wallons au profit des PME locales. «Si je devais être reconduit dans mes fonctions, je pourrais reprendre cette idée pour soutenir le développement d’une économie locale durable », dit-il. D’ici la fin de la législature, il espère pouvoir encore présenter un modèle wallon de «banque du climat» avec son collègue Jean-Luc Crucke. «Des outils et des moyens existent mais ils sont dispersés, conclut le ministre. Je crois qu’il y a là un rôle parfait pour la coupole censée coordonner nos outils économiques. Cela rendra les investissements régionaux en faveur du climat et de l’environnement, plus lisibles et plus forts.»

PIERRE-YVES JEHOLET

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PIERRE-YVES JEHOLET
«Qu’on ne me demande pas de pleurer.»


12.500
obligataires

L’appel à l’épargne avait séduit 12.500 personnes. Elles seront intégralement remboursées à l’échéance en juin prochain. Du moins si on parvient à les identifier : il y a eu des décès sur ces 10 ans et les titres étant nominatifs et non inscrits dans les comptes-titres, il n’est pas toujours simple de retrouver les héritiers. Plus de 200 dossiers sont ainsi en souffrance à la CIW.

3,10 %
de réduction d’impôts

A l’occasion de l’emprunt obligataire de la CIW, la Wallonie a utilisé pour la première fois son autonomie fiscale à l’impôt des personnes physiques. Les obligataires résidant en Wallonie ont eu droit à une réduction d’impôt de 3,10% des montants investis (plafonnés) durant 4 ans. Cela a coûté en moyenne 800.000 euros par an à la Wallonie.

450
entreprises financées

Les 81,6 millions d’euros récoltés par l’emprunt obligataire ont permis à la CIW de prêter de l’argent à 450 PME wallonnes. L’essentiel provient du fonds conjoint avec Belfius (35 millions chacun) qui a accordé de prêts à 400 entreprises. Cela a permis un effet de levier de 177 millions d’euros.


Précurseur de l’épargne citoyenne

La CIW a essuyé les plâtres pour des formules de financement émergentes. En 2008, on ne parlait pas de crowdfunding et les autorités régulatoires ne savaient pas trop comment baliser cet appel public à l’épargne. « Nous avions dû réaliser un prospectus de 80 pages, ce qui est très lourd pour 81 millions d’euros, explique le patron de la CIW. Depuis, la régulation bancaire s’est adaptée et les contraintes administratives des appels publics à l’épargne ont été considérablement allégées. »
Ne déduisez pas de ces propos que la Wallonie pourrait tenter à nouveau l’aventure. En revanche, les pouvoirs publics peuvent utilement compléter des levées de fonds participatives, aujourd’hui de plus en plus fréquentes. « Il y a 10 ans, l’idée d’un financement citoyen pour des projets économiques locaux pouvait apparaître comme novatrice, analyse Sébastien Durieux. Aujourd’hui, elle est plus que jamais dans l’air du temps. Regardez le nombre de coopératives qui lancent un crowdfunding pour des éoliennes, pour organiser un circuit court, etc. Le modèle existe et fonctionne aujourd’hui. Les banques ont d’ailleurs très bien compris le souhait des épargnants de voir leurs économies financer l’économie belge. Elles communiquent de plus en plus sur ce thème. Sans le savoir, nous avons été un peu des précurseurs de cette demande de proximité dans l’économie. »
Plusieurs dispositifs régionaux s’inspirent de cet état d’esprit. C’est le cas, par exemple, du prêt coup de pouce, grâce auquel les particuliers qui financent une entreprise locale bénéficient d’un avantage fiscal. L’an dernier, quelque 350 prêts coups de pouce avaient été dénombrés en Wallonie. La SRIW a, elle, mis en place un soutien aux coopératives, via sa filiale Sowecsom. Elle apporte un euro public pour chaque euro privé levé dans les appels à l’épargne citoyenne menés par des entreprises coopératives. Quelque 150 sociétés ont déjà pu bénéficier de ce mécanisme. « Des outils comme le crowdfunding existent désormais, laissons-les fonctionner, conclut Sébastien Durieux. Le public peut intervenir en complément, comme nous le faisons avec la Sowecsom. C’est, pour moi, un peu l’acte II de l’histoire ouverte avec la Caisse d’investissement de Wallonie. » •